Rencontre avec Lalou Roucayrol

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Il a parcouru les océans, enchainé les victoires et les records. De retour sur la terre ferme, le navigateur aussi passionné que sympathique se confie à nous, revient sur son parcours et dévoile ses projets futurs.


 

En image : le trimaran Arkema multi 50

Longueur : 15,24 m
Largeur : 14,6 m
Tirant d’air : 23,77 m
Tirant d’eau : 1,70 m / 3,50 m
Déplacement : 3,8 T
Surface de voiles  au près : 180 m²
Surface de voiles  au portant : 285 m²
Architectes : Romaric Neyhousser
Constructeur : Lalou Multi
Année de lancement : 2013


 

D’où vient votre passion pour le bateau qui vous anime depuis 29 ans ? C’était un rêve de gosse ?

On m’a jeté dans une piscine à l’âge de 5 ans ! Puis dans un bateau à l’âge de 6 ans… En réalité, mes parents ne m’ont pas réellement posé la question. Mon père faisait du bateau, il m’y a collé d’office, ça lui faisait plaisir que j’aille sur l’eau. Et puis on habitait au bord de la mer, j’embarquais souvent sur le bateau de mon père ou de mon grand-père. Le milieu marin ne m’a jamais effrayé et la voile a toujours été le sport dans lequel je me suis le plus exprimé. La voile est devenue une passion à l’âge de 7 / 8 ans. L’âge auquel j’ai fait mon premier championnat avec mon premier bateau. Il avait été construit par mon père. À 20 ans, j’ai acheté un prototype de 6,50 m pour faire la mini transat de 1985. C’est là que j’ai commencé la voile comme professionnel.

Un souvenir vous a-t-il marqué en particulier ?

J’étais encore gamin mais je m’en souviens très bien… C’était en 1978 quand Mike Birch est arrivé en tête de la Route du Rhum avec son petit bateau. L’image de ce multicoque de 45 pied qui gagne devant les grands monocoques de 90 / 95 pied m’a donné l’envie de naviguer sur un bateau comme ça. Cette image ne m’a jamais quitté.

La Transat Jacques Vabre 2013 s’est arrêtée pour vous et votre coéquipier Mayeul Riffet suite au chavirage de votre bateau. Est-ce que vous pouvez nous en parler un peu ?

Le bateau avec lequel nous avons remporté la Route de Princes était un nouveau bateau. Nous voulions un bateau au top qui s’inscrive dans la classe multi 50, classe dans laquelle je cours depuis 2007. Nous avons innové notamment du point de vue des carènes de flotteur. La Route des Princes nous a permis de se jauger par rapport à la concurrence, de savoir à quel niveau on pourrait prétendre avec ce bateau. On a vu qu’on avait du potentiel, alors, au lieu d’aller vers la Transat Jacques Vabre en nous disant que nous devions continuer à apprendre de ce bateau, nous sommes partis confiants et nous sommes tombés sur une utilisation que nous n’avions pas suffisamment testé. Nous avons perdu la direction, le flotteur s’est enfoncé dans la vague, ça nous a fait un croche patte et le bateau s’est retourné… Rapatriés par un hélicoptère, nous aurions pu être à quais en moins de deux heures. Comme je suis armateur, j’ai estimé que le bateau était en parfait état et qu’il était possible de le tracter. Laissé sans surveillance, le bateau aurait été à la merci d’être écrasé par un cargo et des remorquages malintentionnés, (selon le droit maritime, celui qui repêche une épave a le droit de réclamer 10 % de sa valeur) réalisés n’importe comment qui aurait pu lourdement endommager le trimaran.

Avec le recul, que pensez-vous de cette expérience ?

C’est mon troisième looping. Alors, je ne sais pas, c’est peut être l’avantage de l’expérience mais je vois aussi le côté positif. C’est décevant par rapport aux efforts qui ont été fait juste avant mais c’est aussi satisfaisant de se dire que la conception du trimaran n’est pas à remettre en cause. Nous allons travailler cet hiver sur le contrôle du bateau afin de le rendre plus fiable dans ces conditions. J’ai fait un travail sur moi pour apprendre à tirer des leçons des échecs. Cette expérience m’a permis de me remettre en cause, de prévoir une plus grande préparation, et surtout de développer une plus grande motivation pour la prochaine Route du Rhum. J’ai fait deux Route du Rhum dans toute ma carrière où j’ai fini 3ème et 2ème. Ce n’est pas une simple course, c’est une légende ! C’est une aventure qui m’a toujours attiré, depuis la victoire de Mike Birch….

Comment se porte votre bateau depuis ?

Nous avons attendu le remorqueur en mer 4 jours, en survie, à l’intérieur du trimaran retourné. Ensuite, on a passé quatre jour à le remorquer jusqu’à Madère. Lorsque, une fois arrivés nous avons retourné le bateau, nous n’avons pu constater que le bateau était dans un état correct, visuellement complet et structurellement intact. Bien sûr, les experts doivent encore effectuer des vérifications. Mais, pas besoin de refaire l’intégralité du bateau, seul le mat et les voiles doivent être changés. Mais comme le bateau est un prototype, le mat nécessite trois mois de fabrication. Il est déjà recommandé…

Quelle a été la réaction de votre sponsor Arkema suite à votre chavirage ?

C’est la première fois qu’Arkema sponsorise un bateau. Eux aussi, tous comme nous, étaient engagés dans une véritable aventure. Ils ont un vrai savoir-faire en terme de gestion de risques. Cette aventure leur a permis de développer une communication en interne qu’ils ne soupçonnaient pas. Extrêmement soudés derrière nous, ils ont reconduit leur soutien pour 2014 avec un objectif final… la Route du Rhum.

Quelle a été la réaction de votre autre sponsor, la région Aquitaine suite à votre chavirage ?

Avec la région Aquitaine on commence à avoir une longue histoire. Elle nous soutient depuis 2009. Le président, Alain Rousset, en soutenant Lalou multi est venu chercher un engagement humain. Sur notre terre Aquitaine on met en avant l’engagement humain, que ce soit dans le sport avec le rugby par exemple ou dans l’aventure industrielle. Notre projet fait le lien en terme d’innovation. La région nous a permis de mettre au point une nouvelle méthode de construction (la méthode “ infusion one shot ”, une certaine façon d’utiliser le composite) aujourd’hui employée dans la construction de bateaux en série. Ils ont été déçus, surtout pour nous mais ils ne perdent pas non plus de vue l’objectif final qui est la Route du Rhum. Ils nous ont renouvelé leur soutien pour la suite du projet. Ce sont des personnes d’engagement qui ne vous laisse pas tomber à la suite d’un coup dur. Tous nous ont envoyé beaucoup de messages de soutien. C’est ce qui nous a permis de nous relancer, de se demander ce qu’on pouvait faire pour éviter que ça se reproduise. C’est ce qui fait que l’on repart.

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Qu’est-ce qui vous permet de garder les pieds sur terre ?

C’est l’expérience ! Pendant 10 ans, j’ai été skipper pour la Banque Populaire, j’étais “ le roi du monde ”… Car quand vous arrivez à ce niveau vous êtes encensés, on vous met dans une position où techniquement vous avez tous les possibles. Mais du jour au lendemain, si tout s’arrête, vous n’êtes plus rien. Cette expérience m’a permis de relativiser par rapport aux miroirs, aux alouettes que représente l’exposition médiatique. Sinon, ce qui permet d’éviter de partir en live total, de garder les pieds sur terre, c’est la famille.

 

Quel est votre avis sur la classe multi-ultime ?

C’est une gamme de bateaux exceptionnelles mais qui ne sont pas du tout adaptés aux conditions économiques dans lesquelles on vit. Cette catégorie ne s’adresse qu’à une petite catégorie de partenaires, je trouve cela dommage. L’argent détermine trop le fait d’arriver devant ou pas. Un bateau de 20 m et un bateau de 33 m n’auront pas les mêmes chances au départ. Ce n’est pas équitable. Je pense que ces bateaux ne devraient pas prendre le départ d’une Route du Rhum. Ces bateaux sont conçus pour faire le tour du monde mais ne sont pas suffisamment organisés en classe pour courir les uns contre les autres. De plus, si certains sont conçus pour fonctionner en solitaire, d’autres ne sont pas du tout adaptés. Ces bateaux démesurés posent le problème de la capacité de l’homme à les gérer seul et sans assistance, juste à la force des bras. Malgré ce qu’on nous fait croire, nous ne sommes pas des surhommes. Pire encore, les erreurs du passé sont reproduites. La mort de Loïc Caradec sur la Route du Rhum en 1986 a été oubliée puisque qu’en 2014 la Route du Rhum se fera sans limitation.

Quels conseils auriez-vous envie de donner à la future génération ?

De rester motivée d’être persévérante et de continuer à faire évoluer techniquement ces machines à vent que sont les multicoques. Ce n’est pas facile pour eux à une époque comme la notre où le fait de trouver un sponsor est de plus en plus compliqué. Il ne faut rien lâcher !

Si vous regardez en arrière, que voyez-vous ?

Je vois beaucoup de “ milles ”, beaucoup d’océans… ! Et tous les jours, la joie énorme d’avoir réussi à faire ce que je voulais. Finalement, je crois que c’est ce qui est le plus important, non ?

Et demain ?

Demain, c’est la Route du Rhum. C’est mon seul objectif.

Par : Leslie Hannane

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