Rencontre avec Jean-Marie Périer, le photographe de « Salut les Copains »

Sa chance ? « Le talent d’avoir de la chance ». Notre chance ? Une belle interview de Jean-Marie Périer. Il partage avec nous ses plus beaux souvenirs et son regard sur la société d’aujourd’hui.

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Bio express

Jean-Marie Périer a commencé sa carrière de photographe en 1956 comme assistant de Daniel Filipacchi et travaillait en parallèle pour la presse (Jazz Magazine, Paris Match). De 1962 à 1974, il est le photographe de «Salut les Copains». Les plus grands musiciens et artistes des années 60 sont passés derrière son objectif. On lui doit d’ailleurs une célèbre photo réunissant quarante-six vedettes des années yé-yé. Mais à partir des années 1980, Jean-Marie Périer délaisse son appareil photo pour se consacrer à la réalisation de téléfilms, longs métrages et près de 600 films publicitaires. De retour des Etats-Unis en 1990, Jean-Marie Périer renoue avec la photographie et s’expose pour la première fois en 2001 à la Mairie de Paris. Il publiera de nombreux recueils photographiques. Et quand 2012 célèbre le Rock’n’roll, Jean-Marie Périer publie Rencontres aux éditions du Chêne, une rétrospective photographique rassemblant près de 200 clichés sur les artistes de légendes de la musique anglo-saxonne des années 1950 et 1960.


Vous commencez la photographie très jeune. C’était une passion ?

Au départ ce n’est pas une passion, c’est seulement le hasard. Comme je ne faisais rien en classe, mon père, François Périer, m’avait emmené sur le tournage du film «Les nuits de Cabiria» de Fellini à Rome dont il partageait le rôle principal avec Giulietta Massina. Alors qu’il demandait alentour : «Qu’est-ce que je vais faire de ce grand con ? », Benno Graziani, un ami journaliste lui a dit «Quand on ne sait pas quoi faire de son fils, on le met à Paris-Match ! » Et c’est ainsi que quelques semaines plus tard, il m’a présenté à Daniel Filipacchi.

En 1956, vous êtes donc engagé en tant qu’assistant de Daniel Filipacchi. Qu’avez-vous appris à ses côtés ?

Ma rencontre avec Daniel a diamétralement changé ma vie. En m’adoptant comme il le fît, il m’a sorti de l’enfance en me projetant dans l’âge adulte, il m’a donné une seconde éducation. Il faut dire que déjà à l’époque il était quelqu’un de très rare, beau, drôle, insolent, provocateur, j’ai tout appris de lui, je voulais être lui.

Diriez-vous que vous étiez aux bons endroits aux bons moments ?

C’est vrai, ma chance a souvent été d’être là où il fallait avec qui il fallait et au bon moment. Mais la chance faisant partie du talent, disons que j’ai donc eu le talent d’avoir de la chance. La seule chose dont je suis fier, c’est d’avoir su m’attacher, sans les perdre, aux quelques personnes que j’ai vraiment rencontrées.

Votre recueil de photographies « Rencontres » aux éditions Chêne, regroupe les clichés des artistes anglo-saxons pris pour « Jazz Magazine » et « Salut les copains ». Vous dîtes, « je n’avais que 16 ans, je débutais », et pourtant en lisant vos anecdotes, cela semblait facile, presque normal. Quelle est la rencontre qui vous a le plus marqué ?

C’est certainement celle avec Miles Davis…en 1963. Je l’attendais sur le tarmac de l’aéroport de Nice avec les autres photographes, lorsqu’une Jaguar noire se gara au bas de l’escalier de l’avion. Miles apparut en haut des marches, costard noir près du corps, sa trompette dans une mallette en croco, il imposa le silence. Puis sans dire un mot, il entra dans le bolide en poussant d’un doigt le bouton d’un «  mange-disque  ». Un concerto de Bach envahit l’atmosphère et il démarra en trombe. Et puis bien sûr Jacques Dutronc. J’étais fasciné par son aptitude à générer des vents de folie. Il suffisait qu’il se trouve quelque part pour que tous les cinglés du coin débarquent. Il avait ce don étrange de convertir les instants anodins en carnaval, en chansons de gestes à la gloire de son joyeux pessimisme. Jacques restera toujours mon préféré.

Vous racontez vos anecdotes et vos ressentis avec beaucoup d’humour, d’humilité et de franchise, et dîtes « ma chance, c’est d’avoir toujours su que j’avais de la chance ». Regrettez-vous ces années…de 1956 à 1974 ?

Bien sûr. Contrairement aux gens de mon âge qui assurent ne jamais regarder dans le rétroviseur, moi j’avoue avoir la nostalgie de ces années-là. Néanmoins je n’ai aucun regret car je ne peux pas dire «Ah, si j’avais su !», j’étais conscient du côté exceptionnel de ce que je vivais. Mais je m’amusais beaucoup plus à 25 ans qu’à 73.

Quels regards portez-vous sur les générations actuelles ? Et sur la musique en général ?

La grande différence entre aujourd’hui et les années 60, c’est que j’ai l’impression que nous n’avions peur de rien. La période actuelle est dominée par la peur…même peur d’avoir peur. Et puis dans le petit univers du spectacle on savait que tout ça n’était pas sérieux, aujourd’hui ils pensent que ça l’est. Quant à la musique, je suis vaguement ce qui se passe, mais j’ai été tellement gâté durant les années 60 que j’admets ne pas être à la pointe de l’actualité. Il y a sûrement des mômes sur internet qui font des choses formidables, mais on ne peut pas être partout.

Photographe de «Salut les copains», on vous surnomme aussi le «photographe des stars ». Qu’aimiez-vous particulièrement voir chez elles derrière votre objectif ?

J’ai toujours beaucoup aimé les gens qui n’aiment pas se faire photographier, je trouve ça humainement rassurant. Dans le genre, avec Françoise Hardy et Jacques Dutronc, j’ai été gâté. On surnomme beaucoup de gens «photographe des stars », je crois que j’aurais surtout été le photographe de ceux qui vont devenir des stars. C’est ça que je trouve passionnant, une fois qu’ils sont en haut de l’affiche, c’est un peu toujours la même danse.

Vous dîtes préférer la mise en scène, plutôt que jouer les paparazzis. Pourtant certaines photographies semblent être prises sur le vif et donnent l’impression de vivre, nous aussi, chacun de ces instants. Vos clichés, exceptés certains de Bob Dylan, sont-ils tous mis en scène ? Comment arrivez-vous à « mentir pour dire la vérité » ?

J’ai dit cela parce que ce que j’aime, c’est faire du spectacle. La réalité ne m’intéresse pas. à part Dylan, presque toutes mes photos sont mises en scène, même celles qui ont l’air vraies. Je suis incapable de «voler » une photo. Contrairement aux paparazzis, j’ai toujours eu la chance « d’avoir le rendez-vous ». C’est pourquoi je n’ai aucun mépris pour ces derniers, il faut bien vivre et ils n’ont pas d’autre choix que de voler les images.

Mick Jagger sur scène

Vous exposez pour la première fois en 2001 à la Mairie de Paris, vos tirages font partie de collections permanentes (Photo 12 à Paris, Fahey/Klein Gallery de Los Angeles)… Pourtant vous dîtes refuser la posture artistique. La photo n’est-elle pas pour vous un art ? Le photographe, un artiste ?

Je me méfie des personnes qui proclament « je suis un artiste ». C’est aux autres de le dire. Je refuse le discours « artistique » de certains ainsi que la panoplie qui va avec. J’ai eu le privilège de rencontrer assez souvent Jean Genêt dans les années 70. Il avait l’air de tout sauf d’un écrivain. Je trouve ça vraiment élégant. Je n’aime ni les spécialistes ni les professionnels, je serai toujours et d’abord un amateur de ma profession. De toute façon, parce que j’ai commencé en étant associé à un succès populaire, ce qui comme chacun sait est très mal vu en France, les gens dits « du métier » m’ont longtemps snobé. Il est drôle de penser que celui qui aura remis mes photos en lumière soit justement Bertrand Delanoë, un homme politique qui aimait ces images qui lui rappelaient sa jeunesse. Ce n’était pas un spécialiste, et c’est pourtant à lui que je dois beaucoup.

Comment définiriez-vous vos coups d’œil ? Et vos périodes ?

Grâce à Daniel Filipacchi, je n’ai jamais eu aucune limite tant d’imagination que de moyens. Et puis nous étions tous très jeunes, Johnny, Françoise, les Beatles, Mick Jagger, je les ai tous connus à leurs débuts, ils avaient 18 ou 19 ans et moi 22. Nous découvrions ensemble cette époque incroyable. Et j’ai toujours considéré que mon boulot consistait d’abord à les mettre en valeur. Quand j’ai refait des photos vingt ans plus tard dans le journal «  ELLE  » grâce à ma sœur Anne-Marie qui en était la rédactrice en chef, je n’avais toujours pas changé de ligne.

En 1974, vous arrêtez effectivement la photographie pour vous consacrer au cinéma, un milieu dans lequel vous avez baigné depuis l’enfance avec des parents acteurs. Vous ne touchez plus à un appareil photo pendant 20 ans, pourquoi ? Qu’est-ce qui vous a attiré dans la réalisation et la production publicitaire ?

J’étais passionné par Jacques Dutronc depuis le jour où Françoise Hardy me l’avait présenté. Je n’avais qu’une idée en tête : en faire un acteur de cinéma. Je me moquais complètement de devenir un «  grand  » metteur en scène, ce que je voulais c’était voir Jacques sur un écran large. La publicité m’a permis d’aller vivre aux Etats-Unis, un vieux rêve de jeunesse, et aussi de très bien faire vivre ma famille. J’ai donc arrêté la photo pour Dutronc puis j’y suis revenu uniquement pour ma sœur.

Cette même année, dans votre film «Antoine et Sébastien», vous réussissez finalement à faire jouer Jacques Dutronc et François Périer. Est-ce l’un de vos plus beaux souvenirs ?

C’est même certainement mon plus beau souvenir de cinéma. Faire tourner son père et son meilleur ami est une chance inestimable.

Vous revenez à la photographie en 1990. Vous sentez-vous plus photographe que réalisateur ?

Ni l’un ni l’autre, pas plus que publicitaire ou écrivain. J’ai toujours eu l’impression d’être en visite et surtout je voulais vivre plusieurs vies. J’ai donc fait le plus sérieusement possible des choses que je ne trouvais pas sérieuses. Au fond, j’aurais été le visiteur de ma propre vie.

Loin des Etats-Unis et de l’agitation des années yé-yé, vous vivez désormais entre Paris et l’Aveyron, travaillant pour Elle, Paris Match et Le Figaro. Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Je ne fais des photos que lorsque l’on me le demande. Je passe surtout mon temps à écrire et à organiser des expositions. Mon seul vrai projet c’est de vivre chaque jour comme si c’était le dernier pendant encore quelques années.

Par : Laurène Delion

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