De la forêt au design

4 mars 2020

Le créateur Kaspar Hamacher © Filip Van Roe

Brutes, majestueuses, d’une grande beauté et, de plus en plus souvent, monumentales, les œuvres de Kaspar Hamacher offrent au bois de nouvelles lettres de noblesse. D’un seul tenant, qu’il s’agisse d’une étagère, d’une table, ou de l’un de ses impressionnants monolithes, elles appellent au toucher, à la caresse. L’artiste, artisan-designer-sculpteur, appréhende le bois ramassé dans les forêts où il est revenu vivre, pour en extraire des pièces uniques, lourdes de leur vécu, sublimées et appréciées à travers la planète.

Vous êtes né et vous vivez au cœur du Parc Naturel des Hautes Fagnes-Eifel, dans la partie germanophone de la Belgique. Pensez-vous que cette petite région qui a régulièrement changé de nationalité au fil des guerres, mitoyenne de quatre frontières, influence votre travail d’artiste ?

Kaspar Hamacher : Cette région est importante pour moi. Elle l’est d’abord parce que c’est ici que j’ai grandi, que j’ai passé ma jeunesse, dans la forêt, dans une maison au milieu des arbres, là où mon père est garde-forestier.

Mais il est clair que je me sens, depuis toujours, “entre” : pas vraiment Belge, ni vraiment Allemand. Ma première langue, c’est l’allemand, la langue que l’on parle ici. Pourtant je suis Belge.

Est-ce parce que je suis issu d’une terre de frontières que, dans mon travail, je suis en permanence à la recherche d’un équilibre ? C’est peut-être un élément de réponse.

Comment votre père a-t-il joué un rôle dans votre parcours artistique ?

Kaspar Hamacher : Mon père m’a appris à connaître la forêt. Il m’a aussi fait découvrir le travail du grand sculpteur Constantin Brancusi, reconnu pour ses œuvres entre figuration et abstraction.

Enfant, à l’école Steiner Waldorf, j’ai pu continuer à découvrir son œuvre. Cette école m’a beaucoup appris. Là-bas, l’enseignement reposait, et repose toujours, sur des activités créatives et la proximité avec la nature. Il n’était pas question de nous noter, mais de nous aider à nous épanouir. Je m’y suis senti très bien.

Comment s’est façonnée votre sensibilité au bois ? 

Kaspar Hamacher : J’ai grandi dans la forêt, au milieu de sapins, de chênes, de bouleaux. C’est là qu’est mon équilibre. Je n’abats pas d’arbres pour créer. Je ramasse des branches cassées, des arbres déracinés.

© Jules Lobgeois
© Jules Lobgeois

Sur le plan pratique, le bois que je ramène est bien sec, prêt à être transformé. C’est aussi un bois qui a vécu, dont les cernes, les irrégularités, les blessures m’inspirent. J’aime l’idée que, grâce au bois, mes pièces se transmettront, que mes meubles continueront à servir sur plusieurs générations.

Pourquoi avoir choisi une formation de menuisier-charpentier, plutôt que d’ébéniste ?

Kaspar Hamacher : Ce qui m’intéressait, c’était de travailler le bois brut, de le sculpter, pas de le morceler. Mais je ne voulais pas plus être menuisier. Même si je le suis devenu par la suite.

C’est en comprenant que ma recherche était plus artistique que pratique, que j’ai décidé de poursuivre à l’Académie des Beaux-Arts, l’ABKM, de Maastricht, aux Pays-Bas. Mais là encore, je n’ai pas trouvé ce que je cherchais.

Pourquoi ?

Kaspar Hamacher : Ma façon d’envisager le travail du bois, physique, instinctif, n’était pas dans l’air du temps. D’ailleurs, le bois n’était pas considéré comme un matériau inspirant. À l’époque, il fallait travailler sur de nouveaux matériaux, ou opter pour le plastique.

Ce n’était pas du tout ce dont j’avais envie. C’est comme ça que je me suis mis à créer des sculptures pour moi-même, chez moi, avec du bois, de la pierre, du cuir. Cette démarche a payé. Elle a attiré des personnes spécialisées dans le design qui m’ont vraiment poussé à exposer mes créations.

Votre façon d’appréhender le bois a-t-elle évolué depuis vos premières créations ?

Kaspar Hamacher : En 2010, j’ai remporté l’Award Henry Van de Velde, dans la catégorie “Prix du Public” pour “Das Brett”. Il s’agit d’une étagère en Chêne, simple, épurée, légèrement incurvée.

Ce prix m’a ouvert les portes de nombreux salons, d’expositions. Au début, j’étais encore dans le doute. Aujourd’hui, je crée ce qui me plaît sans trop me soucier des autres et j’expose un peu partout dans le monde.

Mes créations sont des pièces uniques, entre sculpture et mobilier. J’aime travailler le bois brut à travers des traitements forts de la matière, comme la découpe à la tronçonneuse ou l’emploi du feu pour la collection “Ausgebrannt”.

“Ausgebrannt” impressionne. Quelle en est la technique ?

Kaspar Hamacher : “Ausgebrannt” signifie brûlé en allemand. Le projet implique de mettre tout simplement le feu à certaines parties d’un élément de bois. La technique du bois brûlé donne une finition spéciale que je trouve extrêmement belle.

Après avoir brûlé certaines parties, j’enlève l’écorce. Le bois est à peine poncé. Une fois carbonisé, il est imputrescible. Lorsque le travail du feu a été effectué, je ne remodèle pas la pièce. J’applique simplement une couche de finition pour fixer la couche carbonisée et éviter l’effet “mains noires”.

Qu’avez-vous en projet ?

J’ai toujours beaucoup de choses en tête. En ce moment, je travaille sur des bancs inspirés du Japon. Je réponds aussi à des commandes d’architectes, de particuliers, ce sont des tabourets, des bibliothèques, des tables basses, des monolithes pour l’entrée, des sculptures en forme de flammes.

Tout ceci me permet de me renouveler, d’expérimenter de nouvelles directions. C’est ce que je fais en concevant des tables sur-mesure qui doivent se fondre dans un décor intérieur. Je crée aussi des ornements de grandes dimensions à installer dehors.

La pierre m’intéresse aussi. Je vais sûrement essayer de la travailler, sans la dénaturer. Mais j’aime profondément le bois. Mon but absolu, c’est d’aller vers plus de monumental, plus de massif.

Où peut-on voir vos créations ?

Dans les galeries de Bruxelles et de San Francisco, sur mon site aussi. Et, si tout va bien, en 2021, à Mons, au musée Grand Hornu, dans le cadre d’une exposition unique pour laquelle tout est à créer !

Propos recueillis par Mireille Mazurier – Source : Architecture Bois N°93 (Août-septembre)

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