Jean-Philippe Nuel

16 octobre 2019

Photo de Une : © JF Jaussaud

Architecte de formation, Jean-Philippe Nuel s’est progressivement laissé gagner par la facette créative de l’aménagement intérieur. Depuis, il signe la décoration de quelques uns des plus grands hôtels européens. Une manière de faire ressortir le designer qui est en lui.

Pourquoi avez-vous choisi de designer des intérieurs plutôt que de construire des bâtiments ?

Je suis architecte de formation mais j’ai toujours eu ce penchant naturel pour l’architecture d’intérieur. J’ai toujours été intéressé par le dessin, la création, le design. Et c’est un métier qui allie ce côté créatif à une espèce de rigueur. Il faut bien sûr que le bâtiment puisse tenir lorsqu’il est créé, puis qu’il supporte les transformations qu’il va subir. Il y a vraiment une double facette, technique et créative. Mon parcours m’a donc conduit à suivre les cours d’une école d’architecte à Paris puis de me diriger vers les Beaux-Arts dans le quartier Saint-Germain.

Être architecte d’intérieur a été un enchaînement de circonstances, je me suis lancé dans plusieurs concours lorsque j’étais étudiant architecte. Puis, j’ai suivi une voie classique pour créer une agence qui me permettrait de réaliser des projets publics : une voie difficile quand on est jeune car il faut montrer ses références, exposer son chiffre d’affaires pour gagner la confiance des décideurs.

Justement, comment avez-vous réalisé ce tour de force ?

C’est un cheminement step by step. On m’a offert l’opportunité de réaliser la rénovation d’un hôtel dans le cœur de Paris, dans le quartier de Saint-Germain. Je voulais aussi faire la décoration d’intérieur. Mais une fois le projet terminé, peu de médias en ont fait l’écho. Heureusement, le monde des hôteliers indépendants est petit : tout le monde se connaît ! Un autre projet m’a été confié puis je suis entré en contact avec une grande chaîne hôtelière méditerranéenne, le Club Med.

Comment passe-t-on de la réalisation de chantiers d’hôtels indépendants, à la réalisation de gigantesques complexes de vacances ?

Pour toutes les grandes chaînes avec lesquelles j’ai collaboré (Sofitel, Marriott, Intercontinental, Radisson, Compagnie Ponant…), le segment est haut de gamme. La collaboration peut prendre de multiples formes car les métiers d’architecte, d’architecte intérieur et de décorateur ne revêtent pas le même sens, selon les pays.

Bateau Le Laperousse - Compagnie Ponant - © Christophe Dugied
Bateau Le Laperousse – Compagnie Ponant – © Christophe Dugied

La distinction entre l’architecture et la décoration est très forte, dans les pays anglo-saxons. Aux États-Unis, l’architecte est très technique donc c’est autre chose. Il m’arrive donc parfois de co-signer l’architecture d’un bâtiment. Je trouve cela très enrichissant de me promener à toutes les échelles du projet, penser un aménagement intérieur en termes de volumétrie, choisir les matériaux, dessiner tout ou partie du mobilier. J’édite parfois certains meubles chez Ligne Roset.

Est-ce plus facile de designer un projet luxueux qu’un projet plus économique ?

Les deux sont intéressants. Par tradition, le recours à un architecte d’intérieur intervient plus souvent sur le secteur du luxe car il y a plus de moyens et d’ambition. Le projet avec un budget plus réduit n’est pas forcément bas de gamme ou laid, en termes de création design. Ca a beaucoup évolué sur ça. Il faut juste arbitrer davantage, faire des choix.

Vous aimez picorer dans plusieurs domaines. Dernièrement, vous avez réalisé les bureaux d’un groupe spécialisé dans le secteur de la santé animale…

Ce projet a été initié il y a 4 ans, avec ce concours remporté en collaboration avec l’agence d’architecture SCAU. Ça a été un vrai virage pour moi car je ne faisais pratiquement que des hôtels. Là, je me suis retrouvée à la tête d’un projet de bureaux. C’est un monde à part, qui évolue tellement vite. Je pense que mon expertise hôtelière m’a apporté beaucoup sur ce projet. Aujourd’hui, les immeubles de bureaux doivent devenir des lieux de vie à part entière. L’aménagement intérieur doit véhiculer une certaine atmosphère, à la fois esthétique et minimaliste. C’est un centre opérationnel clé pour le groupe Boehringer Ingelheim et Altarea Cogedim qui voulaient de ce côté “hôtelier” pour la réalisation des bureaux, avec une dimension collaborative.

Quelles sont les étapes de création pour vos projets ?

La méthodologie s’adapte en fonction des projets mais elle suit toujours de grandes lignes. Je fais des recherches liées au site, puis à l’identité de la marque pour laquelle je vais travailler. Quand on ne sait pas encore qui va occuper tel ou tel projet, c’est plus difficile. Ensuite, j’intègre dans tout projet mes convictions personnelles : ce que doit être selon moi, un siège social par exemple, le rapport qu’entretient le lieu avec la nature, l’environnement. Pas tellement en termes de normes, mais en termes de design et d’architecture.

Hôtel Le Belleval à Paris - © Studio Chevojon
Hôtel Le Belleval à Paris – © Studio Chevojon

Les lieux de travail par exemple sont souvent trop déshumanisés. Le paradoxe vient du fait que ces projets répondent à des normes et des certifications. Pour l’architecture et le design en revanche, c’est souvent une perte de sens. Moi, je veux redonner du sens à la qualité environnementale, par plusieurs choses comme la qualité de l’apport de la lumière naturelle.

Comment se renouveler sans cesse lorsqu’on évolue sur une même typologie de bâtiment depuis si longtemps ?

Ce qu’il y a autour du site d’un projet est une vraie source d’inspiration : pays, ville, région, architecture historique dans le cadre d’une réhabilitation. Il faut se nourrir de ce contexte pour ne jamais reproduire deux fois la même chose. Pour moi, un hôtel est une porte d’entrée. Je fais des recherches encyclopédiques pour aborder l’histoire du bâtiment. J’entends, la grande et la petite histoire. Comment le bâtiment a évolué au sein de la ville.

Immeuble Boréal à Lyon © Gilles Trillard
Immeuble Boréal à Lyon © Gilles Trillard

C’est aussi un ressenti personnel, comment je peux traduire une impression dans l’architecture. À Marseille, lorsque je me promène, je suis frappé par la qualité de la lumière, le ciel bleu délavé, le vent, le décroché des ombres. Cela crée des contrastes saisissants dans cette ville si minérale. Sauf dans le quartier du Panier, très coloré. La roche affleure dans la ville, se répercute sur l’architecture qui est aussi liée à la présence de la mer. Ce sont tous ces éléments qui fondent mon ressenti. L’intégration des deux va faire le projet. Tout projet passe par le prisme de ma créativité.

En dehors de ces intuitions, quelles sont vos sources d’inspiration ?

Elles sont multiples, pour des projets divers en prise avec le monde. J’essaie d’être réceptif au monde qui m’entoure et je m’intéresse à plein de choses différentes : économie, magazines de mode ou féminins, littérature, cinéma. Tout peut être une source d’inspiration pour être réinjecté dans mon processus créatif. L’architecture d’intérieur n’est pas un décor, c’est un univers qui doit résonner, être en phase avec l’utilisateur.

Hôtel Le Belleval à Paris - © Nicolas Matheus
Hôtel Le Belleval à Paris – © Nicolas Matheus

Je fais appel à la sociologie, à l’ethnologie pour comprendre comment les modes de vie évoluent, relever les tendances fortes qui modèlent notre environnement. Le bâtiment est comme un film, il faut soigner les premiers plans. Pour l’hôtellerie, c’est particulièrement vrai. Je ne veux pas créer des intérieurs subjectifs et déconnectés de ce qu’on est, de ce qu’on porte en nous en termes de culture et d’histoire.

Avez-vous des matériaux et matières de prédilection ?

Je n’aime pas qu’un seul matériau. J’aime décrypter les tendances et les attentes, les comprendre. Le matériau s’attache à une mode, à de l’éphémère et à une démarche commerciale. J’essaie de ne pas être victime, de ne pas me laisser influencer. C’est un peu illusoire, mais il faut jouer avec. La couleur vient toujours en contrepoint, car elle est trop dangereuse, trop marquée. J’’aime tous les matériaux mais quand ils sont exprimés dans leur quintessence. Je n’aime pas les choses tarabiscotées, fausses. Il faut que tout reste clair, identifiable. Je n’aime pas que cela soit sur-écrit, comme lorsqu’on lit une BD.

Et le bois ?

Je fais partie de ceux qui comprennent le bois comme un matériau vivant. Je milite d’ailleurs toujours pour intégrer du parquet dans les hôtels, à la place de la moquette qui est allergène. Un matériau vivant n’a pas besoin d’être parfait, il faut accepter ses défauts, qu’il vieillisse avec le projet.

Il y a une vraie tendance de fond, notamment pour les sièges sociaux. Les dirigeants cherchent à soigner le cadre environnemental et le bois est de plus en plus important dans cette approche. Ça fait partie de la biophilie, cette science codifiée qui permet de voir en quoi la connexion avec l’environnement naturel est source de bien-être. La lumière, les matériaux, la forme, le graphisme, les couleurs… Si les gens ne gardent pas une connexion avec la nature – la base de ce que nous sommes – ils sont moins heureux, et moins productifs.

Bateau Le Laperousse PONANT crédit photo  Christophe Dugied
Bateau Le Laperousse © Christophe Dugied

Le bois reste prégnant, notamment au Japon que j’aime beaucoup. Les Japonais ont une approche traditionnelle du matériau avec la construction de parois et de claustras en bois. Dans mes projets, j’aime opposer ce matériau naturel à du contemporain, pour lui donner un beau contraste. J’assume complètement de marier du bois à du béton. On les oppose souvent mais ils ont vécu ensemble. Le béton est marqué de l’empreinte du bois, lors de son coffrage. Le bois est identitaire, partout !

Quels sont vos projets ?

J’ai une quarantaine de projets, à des stades plus ou moins avancés. Je suis toujours en accord avec la Compagnie du Ponant pour l’aménagement de bateaux de croisières, cette fois-ci plus petits (80 cabines), pour aller dans des lieux où les gros paquebots ne peuvent aller. On est plus dans une approche du nautisme que dans une approche croisière.

Je travaille aussi avec Ascot, sur leur projet nommé La Clef, la transformation d’un ensemble de bureaux en un lieu entre l’hôtel et la résidence avec 70 chambres à décorer, à côté des Champs-Élysées. Mon ambition est d’avoir une approche domestique de l’hôtellerie, c’est-à-dire de donner l’impression aux gens qu’ils habitent à Paris, qu’ils ne sont pas que des touristes. Il faut répondre à la concurrence d’Air BnB pour ancrer les hôtels dans un art de vivre plutôt que d’être trop international. Pour l’Hôtel Dieu à Lyon, cela fait 7 ans que l’on travaille dessus. On commence seulement à en voir le bout du tunnel ! C’est un projet unique au monde, qui n’entre dans aucun cadre. Le bar sera sous un dôme de 32 m de haut, et son architecture, une synthèse entre la sauvegarde du patrimoine et sa modernisation.

Immeuble Boréal à Lyon © Gilles Trillard
Immeuble Boréal à Lyon © Gilles Trillard

À la Défense, je vais également travailler sur les Tours Sisters de Portzamparc. Elles abritent à la fois un hôtel et des bureaux, avec un pont qui les relie. Il y a un espace fitness, une piscine et une vue incroyable sur Paris. Enfin, je vais réaliser le Sofitel de Rome, ma ville préférée. Du côté du design de mobilier, plusieurs projets sont en cours : une ligne avec Roset, initiée par notre travail commun à Lyon sur l’Hôtel Dieu. Elle sera présentée lors du salon Maison & Objets en 2019. L’avantage pour moi, c’est que ce mobilier est directement associé à un projet, c’est mon background de création. Je cherche une élégance intemporelle dans les meubles que je dessine, mais du contemporain qui revêt un certain caractère.

Propos recueillis par Claire Thibault – Photo de Une : Jean-Philippe Nuel © JF Jaussaud

Leave a Reply

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.