Agencement intérieur, lumière, objets, chaussures, mobilier de bureau et d’outdoor, tapis, cuisine, enseignement… Emmanuel Gallina est un designer passionnément curieux. Voyageant d’un pays à l’autre, il a accordé à LSD magazine une interview entre deux avions.

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Vous rentrez tout juste d’une mission en Amazonie… Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

C’est l’Université de Design du Politecnico de Milan, la plus grande université de design au monde, qui m’a proposé cette mission à Acre. Elle dirige fréquemment des travaux stratégiques dans différents pays pour mener des projets de développement et d’innovation ; dans ce cas précis, des produits en rapport avec la transformation des matières premières locales (le bois et le caoutchouc végétal) avant exportation. Leur objectif est de développer socialement des zones pauvres, et de créer des partenariats entre designers et artisans. Mon rôle ? Aider des entreprises dans le domaine du mobilier notamment, en participant au design de produits et en utilisant les richesses locales. Un projet passionnant qui mêle design, social et développement durable.

Comment abordez-vous la notion de développement durable, justement, dans vos créations ?

Le développement durable est un critère important dans mon activité. La façon dont il est abordé pendant cette mission en Amazonie est bien différente du greenwashing et de l’offre d’objets-gadgets dans nos pays développés… Bien sûr, je connais la plupart des matériaux aux propriétés recyclables et écologiques, mais tout ça reste paradoxal ; recycler coûte souvent cher et pollue dans d’autres domaines, je suis donc très critique sur cette facette de l’écologie. Je préfère les projets qui interviennent à la source, où les décisions qui comptent vraiment sont prises en amont avec une entreprise, un gouvernement. Il y a des stratégies plus globales et importantes à mettre en œuvre que l’utilisation d’un matériau simple

Que vous apporte ce voyage au Brésil ?

Comme tous les voyages que je fais [NLDR : Emmanuel Gallina était précédemment en Chine par exemple], il est très enrichissant au niveau professionnel comme personnel. J’aime découvrir une culture, des richesses… Je découvre par exemple que les Brésiliens sont très attentifs à préserver la forêt, ainsi que la culture indigène. Les voyages m’inspirent aussi pour mes futures créations, ce sont autant de stimuli dont je m’imprègne. C’est là que je prends la source de ma créativité.

Votre vie entre Bordeaux et Milan doit aussi nourrir ce regard pluriel que vous portez sur votre travail ?

Je vis dans deux pays, la France et l’Italie, qui ont l’air proche culturellement mais qui sont différents. Cette «  double vie  » me donne un regard extérieur, plus ouvert, plus critique… et plus optimiste aussi ! Car en voyage, on se rend compte de la véracité de la caricature du Français toujours mécontent … ça permet de relativiser !

Et pourquoi Milan  ?

Je suis arrivé à Milan en 1997 lors d’un échange Erasmus au Politecnico de Milan, puis j’ai travaillé dans l’agence du designer Antonio Citterio – il est un peu le Starck italien. Avec lui, j’ai appris le métier de designer comme je le conçois : un projet global mêlant design, marketing, communication et technologie. C’est vraiment ce qui permet de créer des produits pertinents, beaux et innovants adaptés aux besoins de l’entreprise et de l’utilisateur.

Quelles rencontres ont compté dans votre carrière ?

La première rencontre importante fut celle avec Arturo dell’Acqua Bellavitis, mon professeur d’architecture intérieure qui est aujourd’hui président du Politecnico de Milan et du musée Triennale di Milano. Grâce à lui, j’ai trouvé les motivations justes pour partir en Italie, qui marque le début de ma carrière. Car j’ai vraiment pris conscience de la culture du design en Italie. La seconde rencontre, c’est celle d’Antonio Citterio, avec qui j’ai collaboré pendant 6 ans en agence. Je le considère comme un des meilleurs designers contemporains au monde, et j’ai eu la chance d’apprendre le métier à ses côtés. Depuis 4 ans maintenant, je vole de mes propres ailes.

Quelle création a été votre « rampe de lancement » et quel souvenir en gardez-vous ?

C’est la collection de mobilier contemporain pour Poliform qui a fait connaître mon nom. Poliform est un des leaders internationaux italiens, et quel plaisir de créer la table Concorde et les chaises Grace pour cette marque ! Elles sont devenues des best-sellers de la marque et ont reçu des prix internationaux. Mais au-delà des objets eux-mêmes, ce sont les collaborations qui me restent à l’esprit. Nous lions de forts liens d’amitié, nés de l’échange de richesses artisanales. La collaboration avec Colé s’est aussi révélée également très positive : elle a donné naissance à la collection Tapparelle cette année. Et je pense aussi à la collection de luminaires Birdy avec Leds pour la marque française Forestier…

Quel est votre fil rouge dans la création et comment travaillez-vous ?

L’élégance et la discrétion sont des données essentielles dans mes créations. J’évite de suivre les modes, je préfère les objets timeless, qui seront conservés longtemps sans être démodés. Mon inspiration vient… de je ne sais d’où ! En voyage, j’emmagasine, je suis comme une éponge, et puis les idées viennent naturellement…

Quelles sont vos attentes aujourd’hui ?

Je suis curieux à la fois du passé et des nouvelles technologies. Nostalgique des meubles traditionnels et classiques, des antiquités qui renvoient à l’idée de mémoire collective, j’aime les réinterpréter en leur donnant un mouvement moderne, avec des nouvelles lignes et en utilisant de nouveaux matériaux. J’aime faire des transferts de technologies, adapter des techniques d’un domaine à un autre domaine ; m’inspirer par exemple de l’aéronautique artisanale pour créer une ligne de mobilier contemporain ! Le high tech offre tout un panel de savoir-faire différents.

Avec quelles marques auriez-vous envie de travailler ?

Des marques du domaine du luxe, car elles sont créatives et innovantes. Je suis attiré par le monde de l’hôtellerie aussi. Et dans l’aéronautique comme je viens de l’expliquer… Je ne me fixe pas de limite, et surtout, j’accepte sans hésiter un projet dans un domaine que je ne connais pas du tout. Si j’ai une prédilection pour le mobilier contemporain, lié à mon activité en Italie depuis 15 ans, je refuse de m’enfermer dans un domaine ; au contraire, je suis avide de nouvelles découvertes.

La notion de prix est-elle importante pour vous ?

Le prix est très important surtout aujourd’hui, dans ce contexte de crise. C’est un critère de création qui me semble normal et avec lequel je suis habitué à travailler. Les entreprises nous demandent sans cesse « des beaux produits qui vont marcher et qui ne coûtent pas cher » ! Ne pas perdre d’argent est aujourd’hui indispensable pour elles. Ainsi, designer devient un métier-clé car sur lui repose chaque décision importante de la conception de leurs nouveautés.

Mis à part votre expérience en Amazonie, quelle est votre actu en France ?

Je collabore avec la marque AMPM de La Redoute. Nous travaillons sur des produits abordables mais dont la qualité reste primordiale ; et ils doivent aussi s’insérer naturellement dans les atmosphères du catalogue AMPM, bien sûr. Vous pouvez voir les premières pièces dans le catalogue Automne-Hiver de la marque. D’autre part, je prépare déjà le salon du meuble de Milan qui a lieu chaque année au mois d’avril, le grand rendez-vous international du design !

Et que faites-vous quand vous ne travaillez pas ?

Ça m’arrive rarement ! Tout est matière à créer et je suis en constante réflexion. Mais les voyages sont comme une machine à laver pour ma tête et de temps en temps je dois appuyer sur pause… Alors je pars m’isoler dans un coin reculé pour faire un break en famille, comme par exemple aux îles Eoliennes, au nord de la Sicile.

Texte : Claire Lelong- Le Hoang

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