Aux côtés de l’architecte Rem Koolhaas ( Prix Pritzker 2000 ), connu pour ses créations architecturales à l’internationale, Clément Blanchet dirige les projets en France de l’OMA, de la conception à la réalisation. Ensemble, ils co-conçoivent des projets d’envergure dans l’hexagone, à l’image de leurs réalisations extravagantes dans le monde entier. En recherche permanente «  d’autre chose  », les deux hommes travaillent en complémentarité.

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Qu’est-ce que l’OMA ? Quel est le rôle de cette agence en tant qu’entité collective et de réflexion ?

L’Office for Metropolitan Architecture a été créé en 1975 par Rem Koolhaas. Plus qu’une simple agence d’architecture, il essaie d’inventer un laboratoire en alimentant l’architecture par d’autres domaines que l’architecture elle-même. C’est donc une boîte à outils, une pratique collective, générée par la démographie, les sujets politiques, la mode entre autres… A aussi été créé en 2003, son miroir, l’AMO, qui traite de tous les domaines annexes de l’architecture. Son objectif est de travailler toujours une architecture dite contemporaine, en la réinventant et en créant des situations instables pour générer un projet. Ainsi, OMA et AMO sont deux mondes, l’un réaliste et l’autre virtuel, qui se complètent. Je vois en OMA une machine qui offre un laboratoire pour mieux se découvrir personnellement, favoriser ses propres conceptions, partager dans un univers très diversifié une multitude de points de vue culturels. Je peux tester et aussi élaborer à la fois, des projets théoriques et très pragmatiques en même temps, je peux devenir un observateur de l’espace réel et virtuel qui nous entoure.

Vous assurez la direction des projets francophones de l’agence OMA, comment avez-vous connu Rem Koolhaas ?

J’ai eu la chance de pouvoir rencontrer Madelon Vriesendrop, qui a fondé avec Rem Koolhaas l’OMA, à l’Architectural Association lors de mes études à Londres, et j’avais la sensation que l’OMA pouvait accompagner ma philosophie de l’architecture. Je devais partir pour six mois aux Pays-Bas et maintenant cela fait presque dix années passées dans ce grand incubateur d’idées ! Ça peut paraître fou, mais Rem m’a rapidement demandé de réaliser la Serpentine Gallery à Londres ! Depuis, je suis dans un dialogue étrange mais constant et riche avec lui. Rem est un partenaire qui me motive, toujours dans l’idée de défaire ce qui a déjà été établi, à l’opposé d’une architecture normée.

Quel est votre parcours ?

J’ai grandi dans une famille d’architectes, et en le devenant moi-même, je voulais désacraliser cette figure d’architecte. J’ai alors décidé de voyager et fait mes études à Versailles, puis à Chicago, Londres, et en Asie… Je refuse l’idée d’être dans une condition de confort qui, pour moi, détruit la création.

Quelle est l’approche de l’OMA en France ?

Après la construction du Congrexpo et Euralille à Lille [centre commercial et troisième quartier d’affaires en France après La Défense], je pense que notre relation avec la France s’est ralentie car notre démarche architecturale n’était pas comprise. J’ai donc eu à cœur de réinstaurer un dialogue avec mon pays d’origine, en expliquant notre façon de travailler : l’OMA n’est pas une machine à créer des solutions étranges et décalées !… et nous ne sommes pas tant attachés à une esthétique contemporaine qu’à des projets liés à un environnement et à un contexte. Depuis, nous construisons à nouveau en France, pour mon plus grand plaisir. Je regarde la France avec un filtre ; c’est un pays que je connais bien, mais n’y travaillant pas toujours, j’ai une distance nécessaire pour la démystifier, favorisant là, une pensée plus critique pour créer.

Quels sont vos réalisations en France  et votre actualité francophone ?

Rem et moi avons créé en 2010 le restaurant Le Dauphin à Paris ( prix Fooding 2010 ). Dans cette petite surface de 80 m², nous avons osé le tout-marbre. La décoration pose ainsi la question de l’obsession et joue sur un contraste de sensations froid/chaud… Ce fut aussi un challenge de parier sur 50 couverts ! Nous avons ainsi travaillé sur un bar linéaire au centre de la pièce, tout blanc pour se focaliser sur les gens et sur la nourriture. J’ai aussi remporté l’appel à projet de la bibliothèque de Caen dont la construction débutera en 2013, ainsi que le parc des expositions de Toulouse de 200 000 m². Sans oublier l’école d’ingénieurs de Saclay tout récemment remportée en 2012…

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Pour le premier, nous avons défié la programmation du cahier des charges et imaginé un forum citadin qui libère le sol, tout en posant la question du devenir du livre entre son espace dédié et le monde numérique, le dilemme de l’archivage et de son évolutivité. Concernant le parc des expositions de Toulouse, c’est la création d’un morceau de territoire d’une autre échelle, une grande infrastructure à réaliser en 2017. Un projet écologique et compact, qui met la voiture au cœur du bâtiment : le parking est pensé de façon philosophique comme une manière de parcourir l’exposition différemment. Enfin pour Centrale, j’ai formulé le concept de LabCity. L’architecture de la LabCity génère une urbanité ouverte indifférenciable de l’école, encadrée sous le squelette structurel. Une couverture supplantant l’expérience homogène du campus tente ainsi de définir une esthétique potentielle de la science.

Une rue principale diagonale traverse la LabCity, activée par une série de services publics intégrés et offre un raccourci aux parcours quotidiens des élèves entre l’école d’ingénieurs existante, «  Supélec  », et une future station de métro. Au-dessus des laboratoires, une plate-forme de plusieurs étages abrite les zones de sport, le centre administratif et les salles de classe pour les élèves de première année. De par sa position, elle offre un regard permanent sur les connaissances plus spécialisées des laboratoires situés en dessous. Ce bloc est conçu comme un «  nuage  », une machine radicale pour la formation des étudiants et offre une condition complémentaire au champ horizontal de LabCity. Remporter ces appels d’offres prouve que nous sommes enfin compris en France ! C’est un pays conservateur mais paradoxal : il se veut historique, presque nostalgique et en même temps il cherche à se vendre en se renouvelant… C’est cette double France qui me motive……

Que pensez-vous de l’urbanisation à outrance et comment voyez-vous l’avenir de l’architecture urbaine ?

Je pense qu’il faut savoir détruire pour mieux reconstruire, savoir démolir des bâtiments d’agglomération qui sont obsolètes pour refaire la ville et trouver des alternatives à l’urbanisation à outrance. Et considérer le rapport à la nature aussi. Mais refaire la ville sur la ville est un projet d’une immense ampleur… Or l’architecture a un rôle fondamental dans la définition de l’urbain, et le principal problème est que la ville est pensée au présent alors qu’elle ne sera construite que dans une trentaine d’année… Par ailleurs, alors que je viens de gagner un concours pour 50 000 logements à Bordeaux, se pose le dilemme de la croissance des villes et de la problématique des temps de transports… Faut-il alors créer une architecture dense, proche et solidaire ou au contraire une architecture étendue qui colonise les provinces ?

Quel constat d’évolution de l’architecture faites-vous ?

Au cours de mes voyages – ils sont essentiels à la création , j’ai observé que l’urbanisation tend vers une architecture émergente, comme par exemple dans les pays arabes où l’urbanisme s’accélère. Egalement, depuis 10 ans, je suis marqué par le fait qu’on puisse faire de l’architecture avec l’économie : un architecte doit apprendre à spéculer, à trouver des modèles d’économie pour faire évoluer les mœurs, dans une logique d’interaction programmatique.

Introduisez-vous une notion de développement durable dans vos projets et êtes-vous sensible à l’utilisation de certains matériaux ?

La question de l’écologie est fondamentale… Mais la notion d’architecture écologique signifie-t-elle quelque chose ? Je pense que l’architecture «  verte  » est subjective… Et il est aberrant de constater qu’aujourd’hui, l’ensemble des cahiers des charges des projets nous demande de faire de l’architecture durable alors que construire n’est pas durable en soi ! La notion de HQE (haute qualité environnementale) n’est en soi qu’une série de labels créés pour justifier les architectures écologiques, mais 60 % de ces critères sont subjectifs… Une architecture verte ne peut être conçue par des règlements, mais plutôt par une bonne compréhension et en résonnance à un contexte géographique donné. On ne construit pas pareil à Boulogne-Billancourt et à Marseille !

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Quel est votre rêve concernant l’évolution de l’architecture contemporaine dans les décennies à venir ?

Un projet d’architecture, c’est aussi la recherche d’un idéal, un «  moment inexistant  », même si on ne peut pas s’épuiser à inventer tout le temps… Il existe des thèmes suffisamment riches à suivre et à poursuivre pendant encore longtemps. Quand aujourd’hui, il y a une espèce de fièvre d’invention, je pense que développer certaines typologies et voir si on peut les épuiser reste d’un énorme intérêt. Le projet rêvé pour moi me semble désormais de reconsolider un engagement vers ces projets qui refusent cette overdose historique et futuristique ( nourrie par l’image ) mais qui en même temps réévalue les typologies existantes. Enfin, pour répondre à votre question, j’adorerais créer une usine, car c’est peut être une démonstration parfaite que l’architecture n’a pas besoin d’une esthétique de l’immédiateté, avec un retour au fonctionnalisme parfois oublié. J’aimerais aussi penser la conception d’une architecture navale, je crois que celle-ci souffre aussi un peu de ces maux. Un jour, peut-être !

Quelles sont vos motivations, vos inspirations ?

Pour avancer, je recherche en permanence l’instabilité, c’est à la fois mon atout et mon problème dans la vie ! J’aime l’urgence… Il est important pour moi de ne pas tout rationnaliser mais de laisser agir l’intuition, mon meilleur moteur. Je crois en l’éloge de la laideur, car celle-ci devient très souvent la définition d’une beauté exquise. Ainsi, je fais peu attention au présent, les notions de passé et de futur sont plus importantes à mes yeux. Je n’aime pas la notion de référence et de mise à jour. Il faut s’approvisionner par la différence. Déposséder la connaissance pour mieux la rencontrer. Et finalement, être très rigoureux dans tous les systèmes constructifs et matérialités du projet. Je me rends compte qu’il m’est difficile de définir une méthodologie, étant donné qu’à chaque fois, le processus est unique.

Une anecdote fun concernant votre métier d’architecte ?

Je constate que l’architecte ne sait jamais comment s’habiller quand il va voir un client ! Voilà qui rejoint l’idée de la recherche d’indices dans le domaine de la mode, au service de l’architecture, comme expliqué précédemment. J’essaie alors de choisir un vêtement en rapport avec un projet précis et sinon,le noir reste ma solution de secours.

Qu’est-ce qui vous fait rire aux éclats ?

J’aime m’amuser de tout, il ne faut pas être trop sérieux pour créer ! C’est à la fois un jeu et un risque permanent.

Que faites-vous quand vous ne travaillez pas ?

Quand je ne travaille pas, je travaille !… Je joue aussi de la musique : 20 ans de violon, et une passion pour le jazz. Je lis aussi beaucoup. Musique et lectures sont des outils de création importants.

Texte : Claire Lelong- Le Hoang

Contacts : OMA HQ, Heer Bokelweg 149, 3032 AD Rotterdam, Pays Bas, +31 10 243 82 00, http://oma.eu

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