L’interview : Enzo Pascual et Pierre Rivière

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Le design, tendance à mort ! Ni Enzo Pascual, ni Pierre Rivière ne diront le contraire… Et pour cause, ils ont remporté le premier prix du concours “Design for Death 2013” dans la catégorie “éco/green”. Du morbide à la poésie, ce jeune duo français imagine : ÉMERGENCE, à partir de l’idée de Lavoisier ; « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

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Le concours…

90 pays, 2 050 participants, ce sont les chiffres du concours. Un concours organisé par Designboom en collaboration avec les fondations LIEN et ACM, et soutenu par l’Association Nationale des Pompes Funèbres des États-Unis. « Le concours invite les concepteurs à développer de nouveaux produits et de nouvelles expériences qui créent un nouveau sens, tout en réduisant le facteur de la peur ». Parmi les thèmes émergents de cette première édition : les monuments commémoratifs, l’utilisation de la technologique et les cercueils biodégradables. Une compétition unique en son genre qui pousse chacun de nous à s’interroger sur la mort… et nos morts. « C’est la curiosité et l’actualité qui nous a encouragé à participer au concours ». Un concours qu’ils ont finalement remporté… « Quand on se lance un tel défi, on a envie de gagner ! Mais le sujet étant tellement atypique, on ne pouvait être sûrs de rien. D’autant qu’il y a eu de magnifiques projets ».

« La seule chose qui nous inspire, c’est la nature »

L’idée…

Mettre en avant la notion de vie après la mort, c’est l’idée. Convaincus qu’une personne aimant la nature, ne peut être une mauvaise personne, Pierre et Enzo imaginent ainsi un espace de recueillement spirituel plus écologique, plus apaisant,  plus humain, accessible de jour comme de nuit et regorgeant de biodiversité. Un lieu qui permettrait « de développer et protéger les différentes espèces endémiques présentes » en transformant nos cimetières en jardins, en parcs, en forêts… Bref, de nouveaux espaces de vie, de partage… « Contrairement aux cercueils qui s’effondrent et pourrissent au bout de quelques années, l’idée est de retourner le corps à la nature sans que cela nécessite l’intervention de l’homme en proposant des solutions biodégradables tout en bonifiant la manière d’enterrer. Dans notre vision du cimetière de demain, on a complètement balayé l’effet “bloc” pour se rapprocher de la nature ». Un cimetière sans austérité, un peu comme une balade verte au Père-Lachaise !

La recherche…

Un sujet inhabituel. L’un à Bordeaux, l’autre à Angoulême, les deux amis ont creusé… appréhendant peu à peu un secteur jusqu’alors méconnu. Au fil de leurs recherches, ils découvrent un marché plutôt fermé où pratiques et coutumes varient d’une région du monde à l’autre. « D’une culture à l’autre, la mort est appréhendée différemment. Côté orient, il existe de très belles symboliques alors que côté occident la mort est plus austère, presque taboue ». Complexe et stimulant, le sujet a ouvert la voie à de nombreuses contraintes, notamment législatives et politiques. « En France, par exemple, c’est la loi qui décide ce que l’on peut faire de ton corps. Aux États-Unis, on peut librement choisir où se faire enterrer ».

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Le concept…

Un concept en deux parties… Une partie souterraine fabriquée par thermoformage avec des matériaux issus de ressources locales : un cercueil ou une urne à fort potentiel biodégradable enrichissant le sol, par le choix des matériaux biocomposites tels que le PLA (bio-plastique) pour la partie supérieure (100 % biosourcée, 100 % compostable, transparente, rigide et avec une facilité de mise en œuvre) et pour la partie de base (100% d’origine biologique, 100 % compostable, rigide et avec une facilité de mise en œuvre). Une poignée en bois rend l’enterrement plus aisé. Enfin, une partie supérieure : un réservoir de vie en lien direct avec le cercueil ou l’urne du défunt et une assise permettant le recueillement. Deux éléments réalisés en béton biologique pour favoriser la croissance de micro-organismes et absorber une partie du CO² atmosphérique. Ce réservoir de vie autonome illustre l’idée de la vie après la mort. L’extension végétale permet de produire de l’électricité pour éclairer le lieu 24 h/24 indépendamment du soleil et du vent. « Chacun est libre d’imaginer son propre jardin, sa propre histoire… ».

L’au-delà…

Un show à l’américaine plus tard, Enzo et Pierre sont de retour en France. Là-bas, le jury composé de Richard Meier (architecte), Ray Ceasar (artiste), Birgit Lohmann (rédactrice en chef de Designboom), Alan Creedy (directeur du développement – Creedy & Company), Christine Pepper (directrice NFDA), Ang Ziqian (fondateur ACM Foundation) et Lee Poh Wah (direction Fondation LIEN), leur a remis leur Prix. L’occasion pour le duo de rencontrer de potentiels investisseurs. «Aujourd’hui, nous devons trouver un partenaire pour développer ou acheter l’idée afin de faire un dépôt de modèles et dessins pour la concrétisation et l’orientation esthétique ». Dans l’esprit, Pierre et Enzo aimeraient aller plus loin en développant une gamme de vêtements biodégradables, un marché quasiment inexistant. Et pourquoi pas, transposer leur concept au milieu animalier !

“La mort est une étape de vie universelle”
Birgit Lohmann

Le temps…

Communiquant via Skype, les deux acolytes, imagine un concept en trois mois. Même s’ils avouent que l’idée est arrivée très rapidement ; une nuit, trois jours… Peu importe, « une fois que l’on a trouvé la direction, tout va finalement assez vite ». Ne reste plus qu’à développer l’idée, car EMERGENCE n’est pas seulement une façon de penser la vie après la mort… « Le projet est un assemblage de nombreuses petites choses très élaborées. On a pensé à la fabrication, aux matériaux, au service, etc. On a analysé chaque secteur afin de présenter un concept global ».

Le duo…

Camarades, amis, collaborateurs… Les deux se sont rencontrés sur les bancs de l’école, il y a près de 6 ans. De la prépa Arts  Appliqués où ils se côtoient pour la première fois, le duo poursuit un BTS dans une école d’art et de design de Bordeaux (Créasud école de Condé). « En vérité, on se connait depuis au moins 300 ans… si ce n’est plus ! ». Les deux compères décident d’unir leurs forces à la sortie de l’école en 2010 en travaillant main dans la main. Ensemble, ils aiment à dire qu’ils cherchent à faire “ accoucher les esprits ”. « On partage nos réflexions et nos projets. Sur un bateau, on est marin ou mousse, ca dépend. Et comme on est avant tout des amis, on peut se dire les choses plus facilement ». Car EMERGENCE n’est que l’iceberg, en-dessous se cache d’autres projets, d’autres concours… Ils ont notamment été finalistes du concours de design “ le bois dans tous ses états ” où ils ont œuvré autour du recyclage du pin maritime suite à la tempête Klaus… De son côté, Enzo travaille chez Madame Giselle, une petite agence bordelaise qu’il a fondé avec deux anciens camarades pour apporter aux entreprises une solution de design global. Et si Enzo était le jour, Pierre, fondateur de l’agence IN ID (agence de design global charentaise), serait sans doute la nuit. « Ma démarche est différente, je développe uniquement des projets sur lesquels j’ai une réelle affinité». En vérité, un duo complémentaire partageant la passion du design à l’état pur.

Le designer…

« Avec EMERGENCE, on a voulu avant tout résoudre un problème de société ! ». Résoudre les problèmes est-elle la définition du designer d’aujourd’hui ? Le débat est ouvert. D’apparence jamais d’accord, Enzo et Pierre s’interrogent et s’accordent sur l’importance sociologique du design. Car le design n’est pas seulement esthétique ! « C’est l’interprétation et la retranscription des besoins et des envies qui rendent les designers formellement différents des uns des autres ». EMERGENCE n’est donc pas seulement esthétique. Le concept est fonctionnel, engagé… « Le design, c’est l’art et la manière de concevoir. Avec EMERGENCE, on avait plutôt envie de raconter une histoire pour convaincre, notamment, les industriels potentiels de changer leurs codes ». Parce que finalement, « les codes, la politique…ce sont les principaux freins du designer, surtout quand la problématique est écologiquement orientée. D’autant que dans notre cas, on vient gratter un marché qui n’est pas révolutionnaire ». Révolutionnaire peut-être pas, mais viable certainement !  Affaire à suivre…

Par : Laurène Delion

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