Antoine Mazurier ébéniste designer

6 mai 2020

Antoine Mazurier est ébéniste à Felletin, une petite bourgade de la Creuse chargée d’histoire, berceau de la tapisserie, haut lieu de la taille du diamant et, depuis quelques années, terre d’accueil d’artisans et de créateurs. C’est là que le jeune homme s’est installé, il y a 10 ans, dans sa nouvelle vie, celle d’ébéniste designer, rythmée par les saisons, les commandes et le choix des bois.

Qui était Antoine Mazurier le Parisien ?

Antoine Mazurier : À 30 ans, j’étais un ingénieur de la capitale, avec une vie sociale et culturelle riche mais cela ne me suffisait pas. J’avais envie de me retrouver, de faire un métier avec un peu plus de sens et un peu moins d’ordinateur, de bureau et de réunion. Je n’étais pas le seul à vouloir opérer un tel changement de direction avec un bagage d’études supérieures.

Comment avez-vous fait pour devenir ébéniste ?

Antoine Mazurier : J’ai suivi un collègue à un cours en ébénisterie. Je m’y suis senti bien. Petit à petit, le travail du bois est devenu une évidence. J’ai passé mon CAP au terme d’une année de cours du soir à l’École Boulle. Je me suis lancé directement, d’abord à Paris pour répondre à des opportunités.

J’ai poursuivi mon apprentissage auprès d’un ami déjà professionnel, puis chez un menuisier expérimenté qui m’a initié à la réalisation d’escaliers. J’aurais aimé réaliser un tour de France initiatique comme cela se pratique chez les compagnons. Mais j’avais 30 ans, pas 20 ans…

Pourquoi vous établir à Felletin, au pied du plateau de Millevaches ?

Antoine Mazurier : J’avais des copains partis s’y installer quelques années auparavant. J’allais les voir de temps en temps. La Creuse est une région relativement boisée, avec de l’espace, une forme de liberté, des possibilités qui m’attiraient.

J’avais envie de ça. Le temps de prendre mes marques, de trouver et d’installer un atelier, j’ai pu y continuer mon activité. Cela va faire 10 ans.

Dans mon entreprise, je suis tout seul. Mais je travaille dans un atelier où nous sommes quatre indépendants. Dans le voisinage, il y a aussi plusieurs ateliers d’artisans, de créateurs… c’est stimulant.

Pourquoi le bois ?

Antoine Mazurier : Gamin, je bricolais avec quelques pièces de bois. Mais c’est le fruit du hasard, de cette rencontre avec ce collègue parisien qui est sûrement intervenue au bon moment. Difficile à expliquer, je suis même incapable de dire ce qui m’attire exactement dans le bois.

C’est une démarche globale, avec des envies et des découvertes qui évoluent avec le temps, totalement à contrario de l’emploi que j’occupais auparavant. Désormais, je produis moi-même. Je suis en lien avec le naturel. J’aime les bois locaux, de beaux feuillus.

Pourquoi le bois massif ?

Antoine Mazurier : C’est le cœur de ma démarche de créateur. Il me semble fondamental de revenir au travail du bois massif, dont les qualités sont indéniables. Il est l’âme des ouvrages que je réalise. Petit à petit, on l’a remplacé par du panneau de particule ou du panneau de fibre sans grand intérêt.

Collection Caryopse en bois massif et laine vierge - © Antoine Mazurier
Collection Caryopse en bois massif et laine vierge – © Antoine Mazurier

Ma clientèle est sensible à mon approche. Qu’il s’agisse d’une cuisine, d’une table basse ou d’une bibliothèque, le bois brut, massif fait de chaque élément une pièce unique, à part, et, en même temps, parfaitement à sa place.

Comment vous êtes-vous fait connaître ?

Antoine Mazurier : Par le bouche-à-oreille et par mon site sur lequel j’ai mis de nombreuses photos de réalisations. Cela ne me permet pas de trouver des clients mais d’avoir une vitrine. Je fais aussi quelques salons, des expositions, de petits événements comme il y en a dans toutes les villes moyennes.

Le salon sur l’habitat et la décoration de Limoges, par exemple, a une très bonne fréquentation. Là, je ne risque pas d’être noyé comme je le serais dans une manifestation de designers à Paris ! Plus localement, nous avons les Journées des Métiers d’Art, des portes ouvertes avec les ateliers voisins.

Silique, Caryopse et Akène, d’où viennent les noms de vos collections ?

Antoine Mazurier : Ce sont des noms de fruits, peut-être les fruits de longues réflexions. Une collection n’est pas une commande. C’est la partie plaisir du métier.  Le sur-mesure, un aménagement de cuisine, une bibliothèque, me fait vivre.

Mais, avant de passer en atelier, il faut proposer le projet, le dessiner à l’ordinateur, le chiffrer, rester présent auprès du client et répondre à ses interrogations. Autant de tâches absolument normales et indispensables, mais contraignantes dont j’ai besoin de me libérer régulièrement.

Collection Silique - © Antoine Mazurier
Collection Silique – © Antoine Mazurier

Quand je crée, tout est beaucoup plus fluide : c’est moi qui réponds à tout, qui décide de tout. C’est une démarche plus complète et beaucoup plus satisfaisante. Petit à petit, j’essaie de me dégager du temps pour me consacrer à ces collections. Pour la fabrication en atelier, mais aussi pour y réfléchir.

Pour passer d’un schéma d’intention à un plan détaillé, il faut pouvoir se rendre suffisamment disponible. Présentés lors de salons, ces meubles interpellent, séduisent. Mais je ne me suis pas encore vraiment penché sur leur commercialisation.

Demain ?

Antoine Mazurier : Je mettrai encore plus en avant le caractère du matériau bois. En tant qu’ébéniste, je continuerai à mettre l’accent sur le vécu des arbres, sur leurs nœuds, sur leurs cernes… et c’est ce qui plaît énormément.

Il faut laisser la nature du bois s’exprimer. Un bois au fil parfaitement droit a des qualités structurelles indéniables, mais se révèle, à mes yeux, bien moins intéressant esthétiquement qu’un bois noueux, au veinage tortueux, avec éventuellement quelques défauts.

Et je poursuivrai la rénovation de ma maison, une maison de bourg, en pierre creusoise, qui a 150 ans. J’ai tout à y refaire. Alors j’y passe beaucoup de temps et j’affirme mes connaissances. Je me fais plaisir sur certaines pièces, comme ce bel escalier que je viens de terminer. C’est un chantier très personnel.

Propos recueillis par Mireille MazurierSource : Architecture Bois N°95 (décembre-janvier)

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